SuperMam n'écrit pas que des bêtises

La Lettre

A noël dernier, j’ai participé à un concours de nouvelles. Je n’ai jamais su ce que le jury en avait pensé alors je vous l’offre. A vous de me dire ce que vous en pensez…


La lettre.

« A ce soir, chérie! »
C’est tout ce que j’ai entendu quand il a fermé la porte en partant. Je crois qu’il a parlé de repas, de restaurant, de cadeau mais je n’ai pas tout compris.
Mais quelle heure il est? J’ai mal à la tête, j’ai encore trop bu hier soir. Il faut vraiment que j’arrête les soirées picole avec ma sœur Sophie.

8h24. Merde! Je vais encore être à la bourre! Et je vais encore me faire jeter par Nicolas. Je le déteste, lui, ce chefaillon de pacotille que la modestie n’étouffe pas. Si je pouvais lui faire avaler sa cravate, sa chemise et le flacon d’eau de Cologne dans laquelle il se noie tous les matins! Je le hais avec ses mèches blondes qui puent les vacances à St Barth alors que moi, le mieux que je peux me payer, ce sont des vacances chez ma grand-mère en Ardèche. Et ce poste, c’est à moi qu’il était destiné si ce sale connard prétentieux ne m’avait pas écrasée aux entretiens! 8H43, cette fois, c’est sûr je suis à la bourre!

J’enfile vite quelques vêtements. Je n’ai même pas le temps de me maquiller décemment, j’ai une tête de zombie! Tant pis, ce soir, ce sont les vacances de Noël et ma boite ferme donc je pourrai me reposer un peu. Il a encore neigé cette nuit et du coup les trottoirs sont glissants. Le métro est bondé. Si seulement les gens pouvaient rester chez eux!

Je repense à Julien et à ce qu’il a dit avant de partir. Je suis tellement dans le brouillard qu’il me faut faire un effort surhumain pour tout intégrer. Je fouille mon portable, je dois avoir mis un mémo à un endroit ou à un autre qui me dit dans quel resto je dois me rendre ce soir!

9h37. J’arrive presque au bureau. Il ne me reste plus que le centre commercial à traverser. J’adore passer ici, surtout à cette période de l’année. Les galeries sentent bon la cannelle et le vin chaud. Les vitrines sont décorées. Des sapins remplis de guirlandes ornent les allées. Malgré mon retard, je ralentis. Je ne peux pas m’empêcher d’admirer les vitrines. Je m’arrête devant l’une d’entre elles. Il y a un pull noir et gris qui serait parfait sur Julien et ça fera un joli cadeau de Noël.

Ça y est! Ça me revient! On est le 24 Décembre et ce soir comme chaque année nous allons au restaurant Chez la Mère Lucie pour faire le réveillon. C’est là que nous nous sommes rencontrés et comme chaque année, nous y retournons pour célébrer le réveillon de Noël et notre anniversaire de rencontre. Comment ai-je pu oublier?

Une sonnerie stridente me sort de mes pensées. Mon téléphone! Je décroche.
« Allô Charlotte, mais tu es où? »

Cette voix. Ce «Charlotte». Il est le seul à m’appeler comme ça. Je déteste ce mec, définitivement!

« J’arrive! Et ce n’est pas Charlotte mais Charlie! » et j’ai raccroché sans laisser le temps à Nicolas de me répondre quoi que ce soit. Il me rappelle. Ce mec est vraiment du genre à ne pas lâcher l’affaire. Je vois qu’il a même essayé de m’appeler 7 fois avant que je ne décroche!
« Charlotte, si tu me laissais le temps de te parler, tu serais ravie d’apprendre que ce n’est pas la peine de venir bosser aujourd’hui. La neige a provoqué des coupures d’électricité qui ont elles-mêmes entraîné des problèmes sur les réseaux de la boite. Bref tous les ordinateurs sont HS. Pas la peine de dire merci. »

Je reste plantée là, abasourdie. Il m’a raccroché au nez cet enfoiré! Une fois la surprise passée, je décide de rentrer chez moi, cette journée off me permettra de me préparer dignement pour ce soir et de faire en sorte d’effacer cette tête de zombie que je me paie depuis que je me suis levée. Après avoir acheté le joli pull sur lequel j’ai flashé pour Julien, je rentre tranquillement à la maison.

La journée passe à une vitesse folle. Il est déjà 18h30. Il faut que je finisse de me préparer et que je file au restaurant. Je me regarde dans le miroir et je ne me reconnais pas.
Le zombie est mort. Vive la belle et délicate Charlie! Avant de partir, je regarde mon téléphone et je vois que n’ai eu aucun message de Julien. Il a du avoir une dure journée de boulot, lui, et a sans doute préféré se préparer chez ses parents pour gagner du temps.

J’arrive au restaurant. Comme chaque année, je suis la première. Je m’assois à la table que nous réservons habituellement. Celle qui est près de la fenêtre qui donne sur la Roseraie. Avec la neige, le parc est d’une beauté incroyable!

Il y a une lettre posée devant moi. Je ne l’avais même pas remarquée en arrivant. Je reconnais l’écriture de Julien.

Charlie, ma belle Charlie.

Je sais que cette lettre va te surprendre. Je sais que tu m’attends et que tu commences déjà à râler à cause de mon retard. Je sais aussi que tu viens de sourire parce que tu sais que je ne changerai jamais. Ma belle Charlie, ce soir je ne viendrai pas.

Te connaissant, tu as poussé un «connard!». Tu dois te dire que je te quitte la veille de Noël et que je n’ai même pas le courage (pour ne pas dire les couilles) de venir de te le dire en face, que je suis un lâche et que tu me détestes. Tu dois aussi rouler une mèche de tes cheveux entre tes doigts. Tu le fais à chaque fois que tu flippes. Si tu savais ce que tu vas me manquer. Tes petites manies, tes gros mots, tes mains, tes yeux…

Ma Charlie, comme je t’aime! Comme c’est dur d’écrire cette lettre.

Je ne viendrai pas ce soir, non pas parce que je te quitte mais parce que je suis mort. Tu crois que c’est une blague et tu as sans doute souri. Mais je te promets que ça n’en est pas une. Charlie si tu lis cette lettre c’est que je suis mort. Mais rassure-toi, il n’y a rien de surnaturel, j’ai écrit cette lettre il y a quelques mois, juste avant de mourir.

Charlie, je vais tout t’expliquer.

Je ne comprends rien. Julien mort? Je dois faire un rêve. Ou un cauchemar plutôt. Tout ça est irréel. Je suis sonnée. Cette lettre est une mascarade. Je me serre un verre de vin que j’avale d’un trait et je reprends ma lecture.

Je ne sais vraiment par où commencer ma Charlie. C’est si dur.

En Septembre 2011, on m’a découvert une tumeur au poumon. J’ai été opéré, j’ai commencé les chimios. Tu es restée à mes côtés, tu m’as tenu la main. Tu m’as caressé les joues quand je pleurais. Tu es venue me voir tous les jours à l’hôpital. Et puis, un matin tu n’es pas venue. C’était le 24 Décembre 2011. Je t’ai attendu. Ton téléphone sonnait dans le vide.

Le soir, Sophie est venue me voir en pleurs. Tu avais eu un accident le matin même. Un chauffard t’avait percutée et tu avais été projetée au sol. Ta tête a heurté le bitume. Tu as été conduite à l’hôpital et opérée aussitôt. J’ai cru te perdre. Tu es restée 4 mois dans le coma. Quand tu t’es réveillée, tu souffrais d’amnésie. Le professeur qui t’a opérée avait dit que ça pouvait arriver mais il était confiant, ton cas n’était pas «désespéré». La perte de mémoire n’était que partielle et tout reviendrait comme avant selon lui. Ça a été le cas, ta mémoire est revenue tout doucement. Nous avons pu rentrer à la maison et reprendre un quotidien presque normal.

Noël 2012 est arrivé et nous avons réservé notre table chez la Mère Lucie, histoire de reprendre notre vie là où nous l’avions laissée un an auparavant. Mais au matin du 24, ta mémoire a de nouveau flanché. Pour toi, nous étions le 24 Décembre 2010. Ton cerveau avait tout effacé: le cancer, l’accident… Le professeur a parlé d’un choc post traumatique que la date réactivait. Je ne suis pas doué pour comprendre tout ce dont il parlait, je ne saurai t’en dire plus, excuse-moi pour ça.

Donc pour ne pas te perturber, nous avons fait comme si nous étions en 2010. Comme si tout allait bien. Nous avons donc fêté notre anniversaire et Noël «normalement». Quelques jours après, ta mémoire est revenue doucement pour nous lâcher de nouveau le 24 Décembre 2013. Alors encore une fois, on a fait comme si on était en 2010 et nous avons fêté Noël comme nous avions l’habitude de le faire avant.

Le professeur nous a dit qu’il y avait de grandes chances que cela se reproduise chaque année. Mais qu’il fallait être patients, que ça s’arrêterait peut-être un jour.

Mais au printemps 2014, mon cancer est revenu et les chimios n’ont servi à rien cette fois. J’allais mourir, c’était certain.
Alors j’ai pris la décision de t’écrire cette lettre afin de t’expliquer ce que tu allais vivre aujourd’hui et ce que tu revivras sans doute l’année prochaine.

C’est fou cette histoire! Je sais que tu dois être perdue et que tu ne comprends pas tout.

Si tu lèves la tête tu verras que Sophie est assise en face de toi. Elle est là depuis un moment mais tes larmes t’ont sans doute empêché de la voir arriver. Vous allez passer la soirée ensembles et elle va tout t’expliquer.

Ma belle Charlie, cette lettre sera mon dernier cadeau de Noël. Et ça sera le même chaque année, excuse-moi pour ce manque cruel d’originalité.

Avec tout mon amour éternel.

Julien

J’ai posé la lettre et j’ai souri. C’est vrai, Julien n’a jamais été très doué pour les cadeaux de Noël.


SuperMam, écrivaine dans l’âme et dans le cœur.

12 réflexions au sujet de “La Lettre”

  1. Coucou c’est super bien écrit si tu écris un livre je serai y’a première lectrice !!! Gros bisous 😘

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  2. Moi je t’avais déja dit ce que j’en pensais hein … En avant première …. Eh oui les filles , soyez pas jalouses . Bisous chaton , et bises à toutes les copinettes qui te suivent

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